Exclusif. Les chiffres cachés du travail chez Amazon en France

Jeudi 21 Janvier 2021 Jean-Baptiste Malet l’Humanité

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Ces informations, les dirigeants d’Amazon France Logistique refusent depuis des années de les communiquer aux représentants du personnel et aux journalistes. Un rapport inédit, que l’Humanité a pu consulter, expose enfin la réalité du bilan social en France de l’empire de Jeff Bezos, 2e homme le plus riche au monde. Un document qui contredit crûment le discours officiel. RÉVÉLATIONS.

Depuis de nombreuses années, les dirigeants d’Amazon France Logistique refusent de communiquer aux représentants du personnel, ainsi qu’aux journalistes, des données statistiques pourtant élémentaires concernant les conditions de travail dans les entrepôts français du numéro un mondial de la vente en ligne. Cependant, vendredi 22 janvier, au cours du comité social et économique central (CSEC) de l’entreprise, qui se tiendra par visioconférence, sera dévoilée une étude indépendante analysant la politique sociale et l’emploi d’Amazon en France. Ce rapport, que l’Humanité a pu consulter, a été réalisé pour les élus du CSEC par la société d’expertise comptable Progexa. En plus d’être accablant pour la filiale française de la multinationale de Seattle, il publie pour la première fois des données jusqu’alors nimbées de mystère. Et révèle que celles publiées dans les bilans sociaux de l’entreprise ne sont peut-être pas fiables.

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Les 170 pages du document s’ouvrent sur une chronique invraisemblable, celle des innombrables embûches que la direction des ressources humaines d’Amazon s’est ingéniée à dresser aux experts tout au long de leur mission, en ne répondant pas à leurs demandes d’informations, ou très tardivement, ou de manière incomplète ou erronée. Ainsi, faute de données, les experts n’ont pas pu analyser correctement des phénomènes tels que « l’absentéisme par service et métier », ou « l’évolution des effectifs par service ». Néanmoins, le rapport contient d’importantes révélations.

Infographie © l'Humanité

La première concerne le recours au travail intérimaire. Dans le cadre de leurs apparitions médiatiques, les patrons d’Amazon France répètent depuis plus d’une décennie que le recours au travail intérimaire au sein de leurs entrepôts serait corrélé « à une activité saisonnière ». Et, sur ce point, sous les présidences Sarkozy, Hollande, puis Macron, il n’a pas manqué de représentants politiques libéraux favorables aux implantations d’Amazon pour se faire les perroquets des communicants de la multinationale états-unienne. Interviewé le 25 juin 2012, lors de l’inauguration de l’entrepôt Amazon de Sevrey (Saône-et-Loire), le ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, prenait ainsi la défense d’Amazon : « Écoutez, il y a des emplois saisonniers, comme d’ailleurs dans toute activité. Les vendanges, c’est des emplois saisonniers. Dans l’industrie, il y a des emplois saisonniers. »

44 % d’intérimaires

En réalité, le rapport présenté au CSEC dévoile que le recours à l’emploi précaire est structurel chez Amazon France Logistique et non corrélé à une activité saisonnière. Selon ses auteurs, il s’agit « d’un choix de gestion RH qui consiste à externaliser en partie la main-d’œuvre ouvrière ». En somme, plutôt que d’embaucher des travailleurs en CDI, Amazon maintient délibérément un pourcentage extrêmement élevé de travailleurs intérimaires. Pour 2019, les intérimaires représentent ainsi 44 % de la main-d’œuvre totale embauchée par Amazon France. Pour les postes de travail les plus pénibles et les plus dangereux, comme ceux de la réception ou de l’expédition des marchandises dans les entrepôts, le taux d’emploi intérimaire grimpe à 64 % de la main-d’œuvre. Ces chiffres viennent dynamiter le mythe du fleuron de la logistique qui embaucherait à la chaîne en CDI dans des territoires socialement sinistrés.

Entre 2017 et 2019, 1 745 salariés en CDI ont quitté Amazon, soit la moitié de l’effectif interne à la fin 2016.

Certes, l’effectif moyen mensuel total d’Amazon France en équivalents temps plein (ETP) a été multiplié par trois en cinq ans. D’un effectif de 2 910 ETP en 2014, Amazon est passée à 9 883 ETP en 2019. Mais, au cours de l’année 2019, l’emploi intérimaire a augmenté deux fois plus vite chez Amazon (+ 47 % d’ETP) que le personnel interne (+ 18 % d’ETP). L’augmentation spectaculaire de l’activité d’Amazon s’est également traduite par un recours accru au travail à temps partiel (20 % de la main-d’œuvre), aux heures supplémentaires (+58 % sur un an en 2019), ainsi qu’au travail de nuit (4 659 travailleurs concernés en 2019). Le rapport révèle également qu’Amazon, où 1 salarié sur 2 a moins de trois ans d’ancienneté, et où 4 salariés sur 10 sont âgés de 30 ans au plus, est une entreprise où les départs de travailleurs en CDI s’accélèrent d’année en année. Entre 2017 et 2019, 1 745 salariés en CDI ont quitté Amazon, soit la moitié de l’effectif interne à la fin 2016. Les taux de rotation de l’entreprise s’avèrent plus élevés que la moyenne du secteur, que ce soit pour les ouvriers (19,8 %), les agents de maîtrise (23,9 %) ou pour les cadres (34,2 %). Extrêmement élevé, ce renouvellement des cadres en dit long sur les conditions de travail de cette catégorie. Le rapport pointe également des taux d’absentéisme dépassant les seuils d’alerte, en précisant notamment que, dans les entrepôts de Lauwin-Planque (Nord) et de Montélimar (Drôme), ils dépassent les 10 %.

Des accidents de travail non déclarés

Plus d’un millier d’accidents du travail ont été déclarés par Amazon France Logistique en 2019, soit près de 3 accidents par jour. Ce chiffre, le délégué syndical central de la CGT Amazon, Alain Jeault, l’estime largement minoré : « Au quotidien, dans les entrepôts Amazon, tout est fait pour inciter les travailleurs, notamment les intérimaires, à ne pas déclarer leurs accidents. D’ailleurs, les chiffres des accidents chez les intérimaires parlent d’eux-mêmes : alors que les intérimaires représentent un accident sur deux, les accidents bénins sont chez eux beaucoup moins déclarés que pour les CDI et les CDD. Cette différencestatistique confirme ce que la CGT observe sur les sites, où les intérimaires sont invités à rentrer chez eux après un accident et à ne pas le déclarer. »

La principale cause des maladies professionnelles chez Amazon sont les troubles musculo-squelettiques.

En 2019, 24 salariés ont été licenciés par l’entreprise après avoir été déclaré inaptes à leur emploi par le médecin du travail, soit 8 de plus qu’en 2018. Un seul d’entre eux a fait l’objet d’un reclassement dans l’entreprise. La principale cause des maladies professionnelles chez Amazon sont les troubles musculo-squelettiques (TMS). Les TMS représentent 15 des 16 maladies professionnelles déclarées en 2019. Ces troubles trouvent leur origine dans les contraintes physiques (gestes répétitifs, port de charges lourdes), mais également organisationnelles (horaires de travail ne permettant pas de faire des pauses en fonction des besoins de récupération physiologiques) et psychosociales (faible marge de manœuvre, horaires contraints dans la réalisation du travail). Autant de contraintes qui constituent le quotidien des travailleurs d’Amazon du monde entier, une entreprise dont la priorité absolue est la réduction des délais de livraison de ses clients.

Des chiffres maquillés ?

Enfin, au cours de leur enquête, les experts ont découvert des écarts troublants entre la somme des effectifs des entrepôts publiés dans certains bilans sociaux d’établissement et les effectifs publiés dans le bilan social de l’entreprise. Cette différence permettrait-elle de maquiller les chiffres des accidents du travail ? Amazon n’a pas répondu sur ce point, mais selon les sources qu’a pu leur fournir l’entreprise, les auteurs du rapport ont constaté des écarts importants dans les données. Et ce, qu’il s’agisse du nombre d’accidents du travail ou de celui des maladies professionnelles. De plus, certaines données transmises par Amazon étaient tout simplement erronées. « Le manque de fiabilité des données sociales d’Amazon France Logistique est d’autant plus dommageable pour les élus du CSEC qu’Amazon est une entreprise spécialisée dans la collecte de données », tance le rapport.

Un « dynamisme économique » fantasmé

Pourvoyeur d’un grand nombre d’emplois industriels non délocalisables, le secteur de la logistique représente un maillon vital de l’économie française. Au cours des dernières décennies, ce secteur s’est considérablement développé car c’est à lui que revient la tâche, cruciale dans une économie capitaliste moderne, de faire circuler à toute vitesse les marchandises produites à l’autre bout du monde. Pour la classe politique libérale, chaque inauguration d’entrepôt est donc l’occasion de mettre en scène un « dynamisme économique » fantasmé, celui d’une activité qui viendrait remplacer les emplois industriels de jadis. Ainsi, le 3 octobre 2017, sous les applaudissements, une paire de ciseaux à la main, le président Emmanuel Macron est venu inaugurer l’entrepôt Amazon de Boves (Somme) en qualifiant cette implantation de « chance inouïe ». Une chance, assurément. Mais pour qui ?

De lourdes conséquences sur l’emploi local

L’ancien secrétaire d’État au Numérique, Mounir Mahjoubi a affirmé que, pour chaque emploi créé par Amazon en France, 2,2 sont détruits dans les commerces physiques. Une autre étude réalisée en 2016 aux États-Unis par l’Institute for Local Self-Reliance lui vient en appui : « Notre recherche nous a permis de constater qu’Amazon a détruit 150 000 emplois de plus qu’il n’en a créés et que les salaires moyens, dans ses entrepôts, sont nettement inférieurs à la moyenne, pour un travail comparable, dans la même région. » En outre, un emploi de libraire ou de vendeur qui disparaît vaut-il un poste de forçat dans un entrepôt, ou de livreur de colis ubérisé avec Amazon Flex ?

janvier 21, 2021