États-Unis. Le néolibéralisme n’est plus prophète en son pays

Lundi 12 Avril 2021Christophe Deroubaix L’Humanité

Dans un contexte d’explosion des inégalités et de poussée de la gauche, l’administration Biden veut lancer un plan d’investissements publics et augmenter la fiscalité des multinationales et des plus riches.

« Je veux changer le paradigme. » Le 25 mars, lors de sa première conférence de presse, Joe Biden a répété cette phrase à trois reprises. Sans donner beaucoup de substance à cette ambition, si ce n’est : « Je veux faire avancer les choses. » Des « choses » avaient déjà avancé dans l’immense plan de sauvetage de 1900 milliards de dollars (1 600 milliards d’euros) adopté ce même mois par le Congrès, avec des mesures d’aide aux familles et aux chômeurs.

Mais, quelques jours plus tard, c’est un plan d’une autre nature que dévoilait le 46e président des États-Unis : il ne s’agit plus, ici, de relancer l’économie par la consommation, mais d’investir durablement dans les infrastructures, avec 2 000 milliards dans une première phase (potentiellement autant dans une seconde), étalée sur huit ans, avec un financement partiel par l’augmentation de l’impôt sur les sociétés de 21 à 28 %. Enfin, Janet Yellen, la ministre de l’Économie et des Finances, annonce, début avril, que Washington propose au G20 d’instaurer un impôt minimum mondial sur les multinationales.À lire sur le sujet : L’administration Biden propose un impôt minimal mondial sur les multinationales

Une soudaine conversion

Investissements publics, augmentation de la fiscalité des entreprises : l’AmericanJobs Plan comme « l’impôt mondial » contreviennent à deux des principaux commandements de la bible néolibérale. S’agit-il juste d’une adaptation à des temps de crise ? D’un coup d’arrêt ? D’un tournant ? Serait-ce cela, le « paradigme » à changer ? Pour le New York Times, la réponse coule de source : « Dans ce processus, (le président) mine le centrisme néolibéral qu’il a travaillé à consacrer il y a plus de quatre décennies en tant que jeune sénateur des années Nixon et Carter. »

Interrogé par le quotidien new-yorkais, l’historien Rick Perlstein abonde : « C’est une histoire intéressante. L’histoire de le voir tourner le dos à une direction idéologique qu’il a conduit le Parti démocrate à prendre. » Le « grand virage » est également l’hypothèse de Doug Sosnik, cité par le magazine The New Yorker.L’homme est l’ancien directeur politique de Bill Clinton. C’est dire s’il en connaît un rayon en matière de conversion des démocrates au néolibéralisme ! Pour lui, le verdict est sans appel : « Ils (l’équipe Biden – NDLR) avancent la proposition que la politique de l’ère Reagan est terminée. »

Icon Quote Pourquoi Biden ne revendique-t-il pas ces initiatives pour ce qu’elles sont : de larges investissements publics dans l’environnement, pour la classe ouvrière et les pauvres ? ROBERT REICH Ancien ministre du Travail

Un autre ancien de l’administration Clinton se montre un peu moins convaincu par cette soudaine conversion. Il s’agit de Robert Reich, ancien ministre du Travail. Économiste réputé, il est désormais l’une des voix les plus audibles de la gauche intellectuelle.

« Pourquoi Biden ne revendique-t-il pas ces initiatives pour ce qu’elles sont – de larges investissements publics dans l’environnement, pour la classe ouvrière et les pauvres –, plutôt que de parler de chèques d’aide et de réparation de route ? Pourquoi ne pas remuer l’Amérique avec une vision de ce qu’une nation doit être, s’il s’agit réellement de troquer la fraude de la théorie du ruissellement pour une authentique croissance-innovation venant du bas ? »

Un « redémarrage keynésien »

L’absence de revendication idéologique serait donc le signe d’absence de volonté politique ? Ce plan ne serait-il que « pragmatique » ? « C’est un aspect des choses, souligne, pour l’Humanité, John Mason, professeur de sciences politiques à l’université William-Paterson (New Jersey). D’un côté, toute une série d’actions, comme la création d’allocations familiales, visent à rattraper le retard du pays par rapport aux autres pays qui ont institué l’État providence. De l’autre côté, le niveau des inégalités est devenu tellement insupportable qu’il fallait redistribuer les cartes. On parle ici d’un “redémarrage keynésien”. » Joe Biden se pique d’ailleurs de discussions avec des historiens sur les héritages de Franklin Delano Roosevelt et Lyndon Johnson, les deux grands présidents démocrates réformateurs de l’ère du New Deal.

Chroniqueur au New York Times, prix Nobel d’économie et grande figure du keynésianisme américain, Paul Krugman donne crédit au « reset » : « Le plan représente une sortie de l’extrémisme du libre marché, qui a dirigé la politique américaine ces dernières années, pour revenir à une tradition plus ancienne – la tradition qui a prévalu durant les années des plus grands succès économiques. »Et de conclure de l’une de ses formules tranchantes : « Les “bidenomics” sont aussi américains que l’apple pie. » Les États-Unis ont en effet été pionniers dans la progressivité de l’impôt sur le revenu (93 % dans les années 1950) et dans l’instauration d’un État providence, au demeurant imparfait en l’absence d’un système universel public de santé.

La nécessité d’aller plus loin

Mais suffit-il de revenir à la recette de l’avant-« révolution conservatrice » pour clore le chapitre de celle-ci ? L’économiste marxiste Richard Wolff ne donne aucun crédit à cette thèse. « Après quarante années de redistribution des richesses du bas vers le haut, ponctuées par la réforme fiscale de 2017 et de boom continu des marchés depuis les années 1980, tout ce que Biden fera contre cela sera un pas dans la bonne direction. Mais notre niveau jamais atteint d’inégalités a besoin d’une action en profondeur. Pour l’instant, rien de ce qui a été proposé ne correspond à cela », a-t-il réagi au micro de la radio KFPA. 

Si la gauche organisée s’accorde le crédit de ces évolutions (« Si Joe Biden vire à gauche, vous pouvez remercier la gauche », titrait, dès janvier, le magazine marxiste Jacobin), elle insiste, notamment par la voix d’Alexandria Ocasio-Cortez, que la situation nécessite d’aller plus loin, en termes à la fois d’investissement, de fiscalité et de réforme structurelle. Afin de vraiment changer de « paradigme ».Impôts : Joe Biden soutenu par une majorité d’américains

Les annonces de Joe Biden ne lui coûteront rien électoralement : une majorité d’Américains est favorable aux investissements publics comme à la hausse de la fiscalité pour les multinationales et les plus riches. À titre d’exemple : selon un sondage réalisé par le site Politico et l’université de Harvard, 73 % des personnes interrogées affirment que le président devrait faire de l’augmentation des impôts sur les plus riches une « priorité extrêmement importante » Dans son programme, Joe Biden s’est engagé à alourdir la fiscalité pour les ménages qui gagnent plus de 400 000 dollars par an. Mais l’ancien vice-président de Barack Obama refuse toujours d’envisager la création d’un impôt sur la fortune, comme le proposent Bernie Sanders et Elizabeth Warren.joe bidenÉtats-Unislibéralismeinvestissements pulics

avril 19, 2021