ÉNERGIE. LA SORTIE DU CHARBON S’AMORCE EN MODE MINEUR L’Humanité

Mercredi 29 Septembre 2021Marie-Noëlle Bertrand

Après le Japon et la Corée du Sud, la Chine a annoncé cesser de vendre des centrales à charbon à l’étranger. Le monde tente de se défaire de son addiction aux énergies fossiles, trop lentement…

Le monde est-il près de tourner une page de son histoire industrielle ? En annonçant, la semaine dernière, sa décision de ne plus vendre de centrales à charbon en dehors de ses frontières, la Chine confirme le tournant amorcé internationalement : depuis une poignée d’années, le coke déchante. Les perspectives de développement énergétique ne lui font plus la part belle. Depuis 2015, année qui a vu naître l’accord de Paris sur le climat, « le pipeline de projets de construction de centrales à charbon s’est effondré de 76 % » en termes de capacité de production, relève l’Agence internationale de l’énergie (AIE) dans un rapport publié en mai. Près de 1 550 gigawatts (GW) étaient envisagés, il y a six ans ; seulement 482 GW restaient dans les tuyaux au début de l’année.

Une bonne nouvelle, a priori, pour le climat. Le charbon est, de tous les combustibles fossiles, celui qui émet le plus de CO2, principal responsable du réchauffement climatique. Premier producteur et consommateur de charbon au monde, la Chine restait aussi son premier financeur à l’international, aux côtés du Japon et de la Corée du Sud. Ces derniers, déjà, avaient annoncé récemment cesser leurs ventes à l’étranger. Pékin, de fait, était le prochain attendu sur la liste.

Le pays, en outre, n’est pas le seul à se déclarer prêt à déminer son secteur énergétique. « On constate une grosse mobilisation politique plaidant pour s’engager vers la fin du charbon », explique Lola Vallejo, directrice du programme climat de l’Institut du développement durable et des relations internationales (Iddri). Le 21 mai, les pays du G7 se sont ainsi engagés à mettre fin aux subventions publiques « directes (destinées) à la génération d’électricité à partir du charbon d’ici à la fin 2021 ».

Les gouvernements ne sont pas les seuls à tirer à boulets rouges. En mai toujours, l’AIE soulignait que tenir l’objectif de la neutralité carbone d’ici à 2050 « implique de cesser dès à présent d’investir dans de nouveaux projets fossiles ». Ce 13 septembre, 2 000 scientifiques internationaux lui ont emboîté le pas, plaidant auprès de l’ONU pour que soit établi un traité de non-prolifération des combustibles fossiles, comme il en existe un de non-prolifération des armes nucléaires.

Sept pays ont pris des engagements

La requête n’a pas été entendue. Mais, dix jours plus tard, Antonio Guterres, secrétaire général des Nations unies, a appelé les États à ne plus construire de centrale à charbon dès à présent. Sept en ont pris l’engagement le jour même, parmi lesquels le Chili, le Sri Lanka, l’Allemagne, la Grande-Bretagne et la France – cette dernière ne misant pas grand-chose, alors que l’essentiel de sa production électrique s’appuie sur le nucléaire.

Il n’empêche, à l’approche de la COP26, prochaine conférence décisive sur le climat qui doit se tenir en novembre à Glasgow, en Écosse, chacun commence à aligner son jeu à l’aune des injonctions. « Plusieurs coalitions de pays ont vu le jour autour de l’idée de sortir des énergies fossiles, à commencer par le charbon, reprend Lola Vallejo. Mais, de l’une à l’autre, les approches peuvent être radicalement différentes. » Celle conduite par les États-Unis, le Canada, le Qatar et l’Arabie saoudite plaide ainsi pour une « stratégie net zéro, pragmatique ». « En résumé, elle vise à privilégier le développement de technologies de capture et de stockage du carbone (lire encadré) à très grande échelle, ce qui est loin d’être la même chose que réduire la production », poursuit la chercheuse.

Plus globalement, chaque annonce mérite d’être interrogée. Concernant celle de la Chine, et pour encourageante qu’elle soit, beaucoup de questions sont encore en suspens. Sitôt la déclaration de Xi Jinping effectuée, la Banque centrale de Chine a, certes, dit par communiqué qu’elle ne financera plus aucune nouvelle mine, ni centrale à charbon à compter de fin 2021. « Mais son annonce ne couvre a priori pas les projets déjà validés », analyse Lucie Pinson, fondatrice et dirigeante de l’ONG Reclaim Finance, qui bataille pour le désinvestissement des énergies fossiles. Sept projets en développement au Vietnam, au Pakistan, au Bangladesh, en Indonésie et en Afrique du Sud seraient toujours sur les rails. À eux tous, leurs émissions équivalent, sur un an, à celles d’un pays comme l’Espagne. En estimant que ce type d’infrastructure dure en moyenne trente-cinq ans, elles auront, à la fin de leur vie, généré « près de 10 gigatonnes de CO, soit l’équivalent de trois mois d’émissions mondiales », souligne Lola Vallejo.

En outre, rappellent tous les interlocuteurs joints par l’Humanité, la Chine, qui s’est engagée à atteindre la neutralité carbone en 2060, ne renonce pour l’heure à rien en interne. Le charbon continue d’assurer près de 58 % de sa production électrique, et l’on dénombre 1 000 centrales à charbon sur son sol, soit près de la moitié du parc mondial. En août, et à trois mois de la COP26, l’agence de planification chinoise a par ailleurs avalisé la réouverture de quinze mines situées dans le nord et l’ouest du pays, censées fournir annuellement quelque 44 millions de tonnes de charbon.

Des choix guidés par la demande

Plus globalement, la sortie du charbon est à peine plus sûrement engagée. « L’engagement des États ne couvre pas les entreprises », reprend Lucie Pinson. Sous François Hollande, rappelle la responsable de Reclaim Finance, « la France avait ainsi promis de ne plus soutenir le charbon à l’étranger : cela n’a pas empêché Engie de participer à la réalisation de deux centrales à charbon, une au Chili, une au Maroc ». Côté Grande-Bretagne, Boris ­Jonhson a été à deux doigts, il y a quelques semaines, de donner son feu vert à deux nouvelles mines envisagées près de Cumbria, en Angleterre, et l’aurait sans doute fait s’il n’avait été sous la pression diplomatique qui lui pèse, en tant qu’hôte de la COP26. ­L’Allemagne, enfin, ne prévoit toujours pas de sortie concrète du charbon avant 2038, soit huit ans après l’échéance avancée par les expertises de l’AIE.

De fait, conclut Lucie Pinson, si le nombre de projets d’infrastructures diminue, beaucoup restent encore sur le tapis. « Plus de 400 entreprises continuent de prévoir de nouvelles mines ou de nouvelles centrales. »

Pour l’heure, les perspectives industrielles paraissent surtout guidées par la demande. Concurrencé par des énergies renouvelables de plus en plus rentables, le charbon devient moins attrayant et n’attire plus les foules. « Pour les investisseurs, il devient moins pertinent de le financer et même assez facile de se glorifier de ne pas le faire », estime Aurore Mathieu, responsable des politiques internationales du Réseau Action Climat (RAC). Mais l’histoire récente montre que cette demande reste on ne peut plus fluctuante. Début 2020, la consommation mondiale de charbon a chuté de 4 %. Sa plus forte baisse depuis la Seconde Guerre mondiale, relève l’AIE, essentiellement due au ralentissement économique induit par l’épidémie de Covid-19. Mais, dès la fin de l’année, « la demande a rebondi au-dessus des niveaux d’avant la crise », souligne encore l’agence de l’énergie. « L’utilisation du charbon au quatrième trimestre a été supérieure de 3,5 % à celle sur la même période en 2019, contribuant à une résurgence des émissions mondiales de CO. »

La décroissance de la houille reste donc encore abstraite. Quand bien même le mouvement semble amorcé, beaucoup de questions restent en suspens sur l’après. « Rien n’est dit concernant ce qui va remplacer le charbon », relève Lucie Pinson. « Le troquer contre du gaz ou de la méthanisation serait une grave erreur », précise-t-elle, ces technologies étant génératrices de gaz à effet de serre, quoique dans une moindre mesure. Un recul pour mieux sauter qui pourrait coûter cher au climat. Mais que beaucoup d’États n’ont pas encore rayé de leurs tablettes. Aux États-Unis, en 2019, la consommation américaine de charbon a baissé de 15% par rapport à 2018, selon l’AIE, une chute essentiellement liée au remplacement du coke par le gaz naturel, porté par la révolution du gaz de schiste.Investissements : la houille ne paye plus de mine

Selon un rapport publié par l’ONG anglo-saxonne Carbon Tracker, 27 % du parc mondial d’exploitation de charbon seraient aujourd’hui déficitaires. « Près de 70 % de ce parc reposent dans une certaine mesure sur le soutien des politiques et seraient probablement non rentables en l’absence de distorsions de marché », relève l’organisation. « Cette part pourrait monter à 66 % d’ici à 2040 », poursuit-elle, appuyant son calcul sur les politiques actuelles de régulation de la pollution. « L’économie du charbon est extrêmement fragile », estime Carbon Tracker. Dans environ 30 % des centrales à charbon, le mégawattheure ne vaut déjà pas plus de 5 dollars (4,30 euros).

Ce prix continuera de se détériorer à mesure que les grands pays producteurs tels que l’Inde ou la Chine réduiront leur capacité, estime encore l’ONG, qui voit là un argument supplémentaire pour pousser les financeurs à désinvestir d’un secteur appelé à ne plus payer.

septembre 29, 2021