La folie de la finance met le monde au bord du gouffre

Économie Les flots de crédits gratuits réservés par les banques centrales à l’usage du capital ont fait gonfler les marchés boursiers et les fortunes d’actionnaires multimilliardaires. En décalage explosif avec l’activité réelle.Publié leJeudi 24 Février 2022 Bruno Odent

Les signaux avant-coureurs d’un krach financier de dimension historique se multiplient. Après avoir flambé comme jamais, des titres cotés à Wall Street, à la City de Londres, à la Bourse de Paris ou de Francfort connaissent régulièrement de gros accès de faiblesse. Facebook a ainsi décroché de plus de 25 % à New York le 3 février, confirmant une première secousse tellurique annonciatrice qui toucha, en janvier, nombre de géants du numérique de la Silicon Valley. L’indice high-tech recula de plus de 15 %, après avoir battu tous les records en novembre dernier.

1. Une financiarisation exponentielle des économies

Au prétexte de faire face à la pandémie de Covid, le «  quoi qu’il en coûte » cher au président français, Emmanuel Macron, s’est en fait traduit par le dopage d’un monde financier shooté aux flots de crédits gratuits mis à sa disposition par l’ensemble des instituts d’émission, dont la Banque centrale européenne (BCE).

Les gestionnaires du capital se sont saisis de l’aubaine pour souscrire des tombereaux d’emprunts dévoués à faire grossir comme jamais leurs rentes et faire s’envoler la valeur de leurs portefeuilles d’actions. C’est ainsi que les titres réputés les plus lucratifs ont gonflé, gonflé… Pour former autant de bulles, si dégagées des pesanteurs de la réalité qu’elles sont proches aujourd’hui de l’éclatement.

Quantité de secteurs ont été contaminés par cette obésité financière quand d’autres, à l’inverse, engagés sur des calendriers à long terme et présentant le grave défaut de ne pas assurer un retour sur investissement boursier suffisamment rapide, comme les semi-conducteurs, ont été gravement délaissés. Jusqu’à provoquer l’inflation, les terribles déséquilibres et autres goulots d’étranglement qui se font jour désormais.

2. Une menace aux dimensions inédites

Pour bien mesurer la menace, il suffit de mettre en regard la folle valorisation du marché des actions et la modeste progression du produit intérieur brut (PIB). Aux États-Unis, le risque de crise financière est fréquemment mesuré par un ratio entre le cours des actions et le PIB. Il a stagné en moyenne à 0,8 au cours des cinquantes dernières années. Il atteint aujourd’hui 2. Ce qui signifie que les marchés financiers états-uniens pèsent deux fois plus que l’économie réelle.

Le succès des titres dits « ETF » (« exchange trade funds », ou fonds indiciels cotés en Bourse) est l’une des illustrations les plus manifestes de cette monstrueuse boursouflure financière. Indexés sur les indices des grands marchés où leurs titres s’échangent de New York à Paris, Londres ou Tokyo, ces produits, création initiale du géant de Wall Street, BlackRock, ont un encours qui dépasse aujourd’hui les 10 000 milliards de dollars (8 500 milliards d’euros). Un retournement de tendance boursière alimenterait une dégringolade vertigineuse de ces ETF au rendement présenté jusqu’alors comme « providentiel », avec réaction en chaîne assurée sur le reste de la finance, via les défauts des emprunteurs-acquéreurs de titres qui ébranleraient à leur tour les banques.

3. Les cryptomonnaies, symboles des délires spéculatifs

Une autre mégabulle financière, celle suspendue au-dessus des cryptomonnaies, donne des sueurs froides aux traders. Ces devises virtuelles créées sur Internet pour faire échapper les transactions monétaires à tout contrôle public, selon un credo ouvertement libertarien, ont constitué une sorte d’eldorado pour les placements spéculatifs et une lessiveuse de rêve pour l’argent sale issu de tous les trafics mafieux.

Selon une estimation du CoinMarketCap, organisme spécialisé dans l’observation de ces « crypo-actifs », elles ont drainé jusqu’à plus de 2 000 milliards d’euros. Le cours du bitcoin, la plus emblématique de ces monnaies, fut multiplié par plus de 100 en l’espace de quelques mois entre 2019 et 2021. De fortes secousses telluriques sont déjà enregistrées sur ce marché, avec de terribles retours de bâton pour les agioteurs qui l’ont investi là encore en s’endettant massivement.

4. Le crédit gratuit, une aubaine pour les traders

L’immobilier, certaines matières premières, des ressources agricoles : l’appétit des financiers s’étend à tous les domaines où des profits rapides paraissent garantis. Comme le révèle le scandale en France autour des Ehpad Orpea, ou encore l’émergence d’une dette étudiante record outre-Atlantique sur fond de système universitaire états-unien toujours plus gangrené par la finance. À chaque fois, les crédits gratuits des banques centrales fournissent un redoutable levier aux traders pour prendre le contrôle de titres appelés à décupler leur valeur.

En même temps que prolifèrent ces bulles se multiplient les messages d’alerte. Jeremy Grantham, un observateur avisé de la planète boursière, s’inquiète, dans le journal britannique The Guardian, de leurs dimensions phénoménales, comparées à «  celles qui ont précédé tous les krachs depuis un siècle  ». La Banque de France, aux sentences sinon plutôt circonspectes, fait passer un avis de tempête en janvier (1).

5. Les politiques « classiques », des accélérateurs de crise

Un tournant marque ce début d’année 2022. Car l’embonpoint des bulles financières comme la montée en flèche de la valeur des marchés d’actions ont commencé à exercer des effets indésirables sur les économies réelles. Une inflation, d’origine largement financière, d’abord minimisée et présentée comme un phénomène transitoire, s’est installée dans la durée, à des niveaux de plus en plus élevés, autour de 5 % en Europe et jusqu’à plus de 7,5 % aux États-Unis, du jamais-vu depuis 1982.

Classiquement, la hausse des taux d’intérêt est l’outil convenu des banques centrales pour réduire l’inflation. Il permet de programmer un retour à l’austérité afin d’éviter que la hausse des prix ne grignote le rendement des placements. Et il vise à prémunir les marchés de hausses salariales, revendiquées par les travailleurs quand la valeur réelle de leurs rémunérations, et donc de leur pouvoir d’achat, recule très sensiblement. La Fed a annoncé qu’elle entamerait une hausse de ses taux dès mars. La présidente de la BCE, Christine Lagarde, tergiverse encore mais laisse entrevoir, de plus en plus souvent, qu’elle pourrait enclencher, dès cette année, une politique monétaire plus restrictive.

Dilemme : une hausse du loyer de l’argent signifierait, en même temps, la fin des liquidités gratuites déversées sur les banques et les champions du capital. La manœuvre pourrait tirer les marchés vers les profondeurs aussi sûrement que les crédits gratuits les ont portés aux nues. Comment siffler la fin de politiques monétaires très accommodantes sans, pour la BCE, précipiter l’Europe dans une débâcle économique ?

6. L’urgence d’une autre utilisation de l’argent

Se libérer de cette tenaille (inflation-taux d’intérêt) devient aussi crucial que vital. Le besoin de changements radicaux se fait jour sur le front du pilotage monétaire comme sur celui des politiques salariales. Une nouvelle grande journée d’action est annoncée en France pour les salaires et le pouvoir d’achat, le 17 mars prochain, contre un resserrement monétaire mortifère.

L’argent et le financement de l’économie sont au cœur de l’affrontement de classe qui se dessine. Pour éviter un krach aux effets délétères pour tous les salariés, il faut des solutions inédites contre l’absolutisme du capital et de ses critères. « La conquête de pouvoirs économiques et politiques nouveaux pour les salariés et les citoyens sur leur lieu de vie et de travail est indispensable », soulignent les économistes communistes.

En France et en Europe, les représentants des travailleurs et des citoyens doivent pouvoir accéder à la cabine de pilotage monétaire de la BCE. Pour maintenir ouvert le robinet des crédits gratuits, non plus de façon à régaler les seigneurs de la Bourse, mais pour financer les besoins réels des Européens. Qu’il s’agisse de l’emploi, de la recherche, de la formation, des services publics ou des moyens qu’il faut engager contre le réchauffement climatique. Pour éviter d’être aspiré par les orgies du capital vers un krach historique, il est temps de passer à un âge démocratique nouveau.(1) Rapport semestriel de la Banque de France sur les risques financiers rendu public le 10 janvier 2022.

février 23, 2022