Mékong. Les paysans vietnamiens sur du charbon ardent (L’Humanité)

Mercredi 29 Septembre 2021Lina Sankari

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Le delta du Mékong accueille deux tiers des centrales thermiques du pays. Les riziculteurs, qui subissent de plein fouet le changement climatique, forcent le débat sur un mix énergétique à moindre impact.

Bên Tre, Cân Tho (Vietnam), envoyée spéciale.

La rumeur grandissante d’un karaoké brise la beauté paisible des rizières du delta du Mékong. Imperturbable, Pham Van Bay poursuit sa route le long de la piste de terre rouge qui mène à son lopin de terre et concède dans un sourire satisfait : « Cette musique prouve qu’il reste des jeunes pour prendre la relève. »L’assertion n’avait rien d’évident, il y a quelques années encore, dans la province de Bên Tre, classée zone de vulnérabilité écologique et climatique, en proie à un important exode. « Ici, les gens étaient déjà très pauvres, mais la situation a empiré avec le réchauffement climatique, la sécheresse et l’augmentation de la salinité des eaux », explique l’agriculteur de 65 ans qui alterne désormais la culture du riz et l’élevage de crevettes grâce à un programme de reconversion initié par la municipalité. Après une vie passée à repiquer les plants de riz, cette plongée dans l’inconnu a charrié son lot d’angoisses. « Avec les crevettes, nos revenus ont triplé, on a même pu construire nos maisons avec des toits en dur au lieu des traditionnelles feuilles de cocotier d’eau ! » s’enthousiasme Pham Van Bay. Il peut désormais gagner jusqu’à 132 000 dongs par an (environ 5 000 euros) si les crevettes ne sont touchées par aucune maladie.

Un dragon gourmand

Ce changement de modèle économique a été anticipé en concertation avec l’Institute for Climate Change de l’université de Cân Tho, fruit d’une coopération des gouvernements vietnamien et états-unien. Depuis la création de l’organisation, la température au cœur du delta du Mékong a augmenté de 0,7 degré. Au-delà du bouleversement des saisons traditionnelles, de la sécheresse et du phénomène d’augmentation du niveau de la mer, les tempêtes sont de plus en plus fréquentes. En outre, « nous avons clairement identifié que la pollution générée par les centrales thermiques bouleversait les écosystèmes. Ces usines sont extrêmement gourmandes en eau de refroidissement et rejettent des eaux très chaudes dans les rivières », explique le professeur Le Anh Tuan. Pour combler ses besoins en énergie et poursuivre son développement, le Vietnam ne se contente pas de miser sur l’exploitation de ses importantes mines septentrionales, mais importe également son charbon d’Australie, d’Indonésie et de Russie. Il achète également des infrastructures. « La ville de Thai Binh a, par exemple, accepté une centrale chinoise moins coûteuse sur le papier mais ruineuse sur le long terme », relève Le Anh Tuan.

Gourmand, le Vietnam l’est assurément. Le dragon économique se positionne en 3e place mondiale en matière de centrales à charbon avec 20 usines en opération qui génèrent 49,3 % de la production nationale d’électricité pour une consommation totale de 63 millions de tonnes de charbon en 2020 (129 millions de tonnes prévus en 2030). En 2020, le delta du Mékong comptait à lui seul 14 sites en activité. « Les autres facteurs clés de l’augmentation des besoins en énergie électrique sont la croissance démographique, accompagnée d’un exode rural sans précédent, et l’enrichissement de la population découlant de la forte croissance », notent les chercheurs Éric Mottet et Frédéric Lasserre. Depuis 2005, la consommation en électricité a ainsi augmenté de 15 % par an, ce qui sous-tend un doublement de la capacité de production tous les cinq ans. Las, si les agriculteurs ressentent directement les effets de cet appétit dévorant, ils ne consomment que 1 % de la production nationale.

En 2018, 4 millions de tonnes de cendres de charbon non traitées ont été rejetées par la centrale thermique de Vinh Tan 2 dans la province de Binh Thuân (Sud). Ce sont les paysans qui ont tiré la sonnette d’alarme et forcé le débat sur les voies à emprunter pour sortir de ce cercle mortifère. À la tête du département d’études sur les ressources en eau de l’université de Cân Tho, le professeur Van Pham Dang Tri s’applique à cartographier les productions envisageables dans chaque province et plaide lui aussi pour un mix énergétique à moindre impact environnemental : « Je ne suis pas catastrophiste, car l’État a compris les problèmes auxquels nous sommes confrontés et le caractère irréversible du changement climatique. »

Se regouper en coopératives

Après des années de mauvaises récoltes, la ville de Cân Tho a, elle aussi, mis en place un système de microcrédit, via sa banque de développement, afin de réduire la pauvreté. Avec des résultats encourageants : dans les années 1990, 50 % de son 1,2 million d’habitants vivaient en dessous du seuil de pauvreté ; ce taux tombait à 2,5 % en 2018. « Aucune famille sortie de la pauvreté n’y est retombée, se félicite Nguyen Thanh Vung, le directeur adjoint des affaires sociales . Nous travaillons en lien direct avec le département de l’agriculture pour faciliter l’accès aux semences, aux plants et aux animaux qui permettent de démarrer l’élevage. Nous dispensons également des formations. » Durant le Mois contre la pauvreté, l’ensemble des fonctionnaires donnent également une journée de salaire afin d’alimenter un fonds dédié.

Aujourd’hui, Bên Tre, où les bouleversements climatiques se font sentir avec encore plus d’acuité, se veut un modèle d’adaptabilité. « L’aquaculture permet d’en finir avec le modèle de surexploitation des parcelles, qui n’est, de toute façon, plus envisageable du fait du réchauffement climatique. Les crevettes ont aussi une action biologique qui permet d’enrichir les champs. Nous favorisons enfin une espèce de riz qui supporte mieux l’eau salée », fait valoir le vice-directeur du centre de promotion de l’agriculture, Nguyen Chanh Binh, dont l’organisation travaille également au transfert de technologies. Dans un pays où personne n’entend revenir à la collectivisation, le responsable appelle les paysans à se regrouper en petites coopératives « pour mettre en commun les machines agricoles, rationaliser la production, voire l’augmenter pour certains, afin de passer des contrats avec les entreprises de l’agroalimentaire ». Un seul cheval malade et toute l’écurie refuse l’herbe, assure un proverbe local. Une autre manière de dire que la solidarité prime dans l’adversité.

septembre 29, 2021